[Conférence ]« Ô Temps, suspends ton vol ! » : retour sur la soirée philo avec Thierry Adda
23 oct. 2026 ·
Le mercredi 14 octobre, une cinquantaine de personnes ont rempli l’Espace Le Moulin, dans le 5e arrondissement de Paris, pour écouter Thierry Adda. Au programme : une question que chacun se pose un jour ou l’autre, pourquoi le temps passe-t-il si vite ?
Le titre de la soirée empruntait son élan au célèbre poème de Lamartine, « Le Lac ». En 1820, le poète suppliait déjà : « Ô temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices, suspendez votre cours ! » Deux siècles plus tard, la prière n’a rien perdu de son actualité. Agendas saturés, notifications incessantes, sentiment diffus de courir après des heures qui nous échappent : la fuite du temps semble être devenue notre condition ordinaire.
Pendant une heure et demie, conférence et échange compris, Thierry Adda a proposé de prendre ce sentiment au sérieux, en le confrontant à la sagesse des Grecs anciens.
Sous le règne de Chronos
Premier constat : nous vivons sous le règne de Chronos. C’est le temps qui se compte, se mesure et s’égrène, celui des horloges et des échéances. Un temps linéaire et quantitatif, qui s’épuise à mesure qu’on le consomme.
Dans la mythologie grecque, Chronos est souvent associé, voire confondu, avec Cronos, le Titan qui dévore ses propres enfants. L’image est saisissante : le temps chronologique engloutit tout ce qu’il fait naître. Rien n’y échappe, ni les projets, ni les instants heureux, ni nous-mêmes.
Vécu de cette façon, le temps devient une ressource rare que l’on craint de manquer. D’où la hâte, l’accélération, la peur de « perdre son temps ». Et ce paradoxe bien connu : plus on cherche à en gagner, plus il semble filer entre nos doigts.
Aïon, l’autre visage du temps
La tradition grecque ne s’arrêtait pourtant pas à Chronos. Elle connaissait aussi Aïon, le dieu du temps éternel et créateur. Là où Chronos découpe et dévore, Aïon contient et engendre. On le représentait parfois au centre du cercle du zodiaque, ou entouré d’un serpent qui se mord la queue : un temps qui ne s’épuise pas, mais revient sur lui-même et se renouvelle.
Aïon n’est pas « beaucoup de temps » ni un temps infiniment long. C’est une autre qualité de durée, une plénitude qui échappe à la mesure. Platon, dans le Timée, décrit le temps comme « l’image mobile de l’éternité » : le temps qui passe serait le reflet, en mouvement, d’une réalité qui, elle, demeure.
Mettre en regard ces deux figures, c’est découvrir que notre rapport au temps n’est pas une fatalité. Nous ne sommes pas condamnés à Chronos : une autre expérience de la durée reste possible.

Perdre son temps, ou retrouver l’instant ?
Que signifie réellement « perdre son temps » ? Sous le règne de Chronos, l’expression désigne tout ce qui n’est pas productif. Mais on peut renverser la question : le temps n’est-il pas surtout perdu quand nous ne l’habitons pas, quand nous traversons nos journées sans y être vraiment présents ?
Les Anciens invitaient à cette présence. Sénèque ouvre ses Lettres à Lucilius par un conseil resté célèbre : se réapproprier son temps, car c’est le seul bien qui nous appartienne vraiment. Pour les stoïciens, seul le présent nous est donné ; le passé n’est plus, l’avenir n’est pas encore.
La conférence a aussi fait un détour par les sciences modernes. La physique a montré que le temps n’est pas l’absolu uniforme que l’on imaginait : depuis Einstein, sa mesure dépend de la vitesse et de la gravité. Notre expérience intérieure, elle, le prouve chaque jour : une heure d’attente n’a pas la même durée qu’une heure de passion. Le temps vécu se dilate ou se contracte selon la qualité de notre attention.
Sortir de la précipitation ne consiste donc pas à ralentir artificiellement, mais à retrouver une qualité d’être. C’est dans l’instant pleinement vécu qu’Aïon peut, un moment, percer à travers Chronos.
Un échange nourri
La conférence s’est prolongée par un temps de questions et de discussion avec le public. Chacun a pu confronter ces idées à sa propre expérience du quotidien, signe que le sujet touche au cœur de nos vies.
On ressort de cette soirée avec une conviction simple : le temps ne passe pas trop vite, c’est nous qui oublions parfois de le vivre. Lamartine demandait au temps de suspendre son vol. Les Grecs nous suggèrent une autre voie : apprendre, au cœur même de Chronos, à goûter un peu d’Aïon.
Les prochaines soirées
Cette conférence s’inscrivait dans le cycle « Mythes, Rêves et Mystères », proposé une à deux fois par mois par Nouvelle Acropole Paris 5e à l’Espace Le Moulin, 48 rue du Fer à Moulin. Ces soirées invitent à explorer des thèmes de philosophie et d’ésotérisme, à exercer son esprit critique et à nourrir son imagination.
Retrouvez le programme sur nouvelle-acropole.fr et nos conférences sur la chaîne YouTube Nouvelle Acropole France.










